7. Nos bagages familiaux

 25/07/25

8H47

C’est à la faveur d’un séjour sur mes terres d’origine que j’attaque ce chapitre abordant la question des liens familiaux.

L’ascendance, ou le premier lien auquel est confronté l’enfant à la naissance.

Pour obtenir un nouveau-né, la recette est ancestrale : il faut deux parents.
Soit deux individus qui ont pro-créé ensemble. Génétiquement et factuellement, il a fallu mélanger deux ascendances, deux lignées pour en générer une nouvelle.

Deux histoires, deux chemins de vie, deux cultures, deux regards.
Et forcément, deux manières d’être et de faire.

L’enfant n’est même pas encore conçu que chacun des futurs parents nourrit déjà inconsciemment en lui des projections sur sa progéniture à venir.
Cela peut simplement passer par l’envie de revivre des instants d’éternité vécus auprès de ses propres parents ou à l’inverse se promettre de ne jamais se comporter comme eux.

Si à sa naissance, l’enfant naît pur et vierge de sa propre individualité, il porte déjà en lui les projections de ses géniteurs à son égard.
Plus il va grandir et être confronté à d’autres individus, plus il se chargera des attentes des autres envers lui.
La fratrie, qui peut générer jalousie, admiration, rancoeur, emprise...
Les grands-parents, qui peuvent transposer regrets éducatifs, attentes familiales, peur d’avoir changé de génération…

Chacune de ses rencontres au fil du temps va pousser l’enfant à se charger de bagages affectifs, de données qu’il accumule, sans réellement encore comprendre pourquoi.
Il se construit alors en miroir du regard des autres.
C’est ce qui constituera une partie de sa personnalité.

Être élevé par un père qui base son éducation en opposition à celle qu’il a reçue, par principe, sans prise de conscience réelle ni remise en question,  pourra entraîner un manque de structure et de cadre sécurisant.
Grandir auprès d’un frère qui l’aura attendu longtemps le conduira peut-être à essayer de le satisfaire, souvent au mépris de ses propres envies et besoins.
Etc etc…

Je parle ici des processus inconscients basés non pas sur des faits objectifs mais des ressentis personnels des individus en réaction à la présence de l’enfant.

Hier soir, j’ai pleuré quand j’ai senti une odeur.
J’ai pleuré parce cette odeur, elle n’avait rien d’extraordinaire, c’est même une odeur qui serait qualifiée de désagréable, une odeur banale, mais à ce moment-là, à cet endroit-là, elle a su faire remonter des souvenirs que j’avais occultés.
Je n’ai pas pleuré de tristesse, j’ai simplement ressenti une émotion qui avait besoin de sortir ici et maintenant.

La mémoire olfactive est une des plus puissantes du corps humain.
J’avais déjà vécu une expérience de ce type quand un jour que je marchais dans la rue, j’ai croisé une personne qui portait la même odeur que mon grand-père. Je me rappelle m’être pétrifiée de surprise. Le temps que je me ressaisisse, la personne avait disparu, l’odeur également, mais les émotions persistaient.

C’est ce qui s’est passé hier soir quand cette odeur de fumier, oui, oui, de fumier, est venue chatouiller mes narines.
Parce que ce moment arrivait après que mes filles et moi avons passé un après-midi dans le lieu où j’avais ressenti cette odeur pour la première fois.

Mais ce coup-ci, ce n’était plus la petite fille de 6 ans qui la ressentait, mais l’adulte de 41 ans qui avait compris depuis quelques semaines pourquoi il s’était passé 35 ans avant qu’elle puisse avoir l’occasion de la ressentir à nouveau à cet endroit.

Cette maison, c’était celle de mes arrières-grands-parents.
Un arrière-grand-père mineur de fond, et une arrière-grand-mère dentellière.
Le cliché dans ce territoire situé entre le Puy-En-Velay et le Chambon Feugerolles (43).

Les quelques souvenirs que j’ai de ce couple sont tous empreints de moments de joie, de douceur et de sérénité.
Mon arrière-grand-mère sur son carreau, mon arrière-grand-père coupant son bois, des sourires…
Des instants fugaces que mes yeux d’enfants avaient conservés dans son jus.

Même la mort de mon arrière-grand-mère était restée comme un beau moment dans ma mémoire, associée au récit de mon père qui m’avait alors conté ses circonstances : Mémé avait alors la grippe. Le médecin était passé, il n’était pas inquiet, il connaissait la résistance de sa patiente. Mais Mémé lui aurait alors dit, du haut de ses 96 ans, et dans une sérénité lucide : “ Je vais mourir, j’ai fait mon temps”.
C’est exactement ce qui s’est passé, mon arrière-grand-mère est morte dans son lit, apprêtée pour ses funérailles.
Puis le Pépé est mort à son tour, peu de temps après.
Ces premiers contacts avec la mort n’ont rien généré de négatif chez moi tellement cela semblait normal, dans l’ordre des choses.

Puis un jour nous n’y sommes plus allés.
Je ne savais pas pourquoi.
Je n’y ai alors pas prêté attention, je me créais des souvenirs d’enfance ailleurs.
J’avais conservé comme un trésor ce col en dentelle réalisé par Mémé, doublé d’un petit mot de Mémé : “De la part de Mémé de Condros pour sa petite fille Aurélie”. Un petit mot accompagné de la carte postale sur laquelle elle posait avec son carreau, qu’on pouvait trouver à l’achat dans les boutiques de souvenirs du Puy-En-Velay.


Le temps a passé.
Mon grand-père est décédé à son tour.
Puis Papa il y a cinq ans.
Ma grand-mère continuait à nourrir une rancœur envers la famille de son époux, rancœur que je ressentais quand elle me rapportait que sa belle-soeur l’avait contactée. Je n’allais à ce moment pas plus loin dans le sujet, cela ne m’intéressait pas de parler de personnes que je ne connaissais plus dans cette chambre d’EHPAD, et j’étais encore dans l’illusion que ces fameuses personnes étaient mauvaises pour ma famille, puisque si mon cher papa avait une dent contre elles, c’est qu’il avait forcément de bonnes raisons.
Puis ma grand-mère est morte il y a quatre ans.

Il y a trois ans, le non-hasard de la vie a fait que j’ai été amenée à me déplacer professionnellement au Puy-En-Velay.
Je ne le savais pas encore, mais je commençais à dérouler le fil de mes origines, à éclairer les parts d’ombre de mon histoire.
Je raconte même dans mon blog(1) comment j’ai retrouvé la maison familiale, celle des souvenirs d’enfance, seule, sans GPS, juste en écoutant mes ressentis.
Et comment j’ai réintégré cette ascendance à mon histoire.

Et j’ai commencé à m’intéresser aux faits.
J’ai alors vaguement compris qu’il y avait une histoire d’héritage, et de croyance religieuse à l’origine de la distanciation familiale.

Ces derniers mois, j’ai été poussée à remonter le cours de ma vie, et remettre en question mes croyances personnelles face à la réalité vécue par les uns et les autres.

J’avais doucement reconnecté avec la tante de mon Papa, mais je n’avais pas encore pris le temps de creuser le sujet, certainement par loyauté envers ma grand-mère qui ne semblait pas l’apprécier.
Mais voilà, plus le temps passait, plus mes ressentis personnels envers la tante de mon père allaient à l’encontre de ce qu’on avait pu me dire sur elle.
Je me suis mise à aimer cette nonagénaire pétillante qui habitait désormais seule la maison de ses parents.
Et elle, elle m’avait aimée immédiatement, sans peur, sans honte, sans culpabilité.
Comment pouvait-elle être aussi aimante et aimable envers moi, alors que mon père semblait la détester ?


C’est par les femmes de la famille que la réponse nous est parvenue.
C’est lors d’une réunion féminine des survivantes, ascendantes et descendantes, que l’abcès a été crevé, dans un climat de bienveillance et de respect.
Ce moment d’éternité, dans le petit jardin de la maison en pierres, est ce qui m’a fait comprendre le rôle intuitif et instinctif des femmes, écrasé dans notre société patriarcale(2).
Ce jour-là, nous avons tout posé à plat, et remis de la vérité et de l’amour là il n’y avait que des interprétations et des peurs.

Les faits sont simplissimes : dans leur testament, mes arrière-grands-parents avaient légué à chacun de leurs enfants un bien ou une somme d’argent qu’ils pensaient équivalente, en fonction des besoins des uns et des autres.
Mon grand-père s’était alors senti lésé d’avoir de l’argent et un pré, et non un bien immobilier.
Tout était pourtant équivalent en termes de valeur. Déjà propriétaire, mon grand-père n’avait pas besoin d’un autre lieu de vie.
Pourquoi alors ? Je ne le saurais jamais, mais cela pourrait s’expliquer par un attachement à une des maisons, ou une jalousie envers les membres de sa fratrie, des conflits non résolus qui ont resurgi à cette occasion, un orgueil patriarcal…
Et Papa a simplement pris la suite, sans remettre en question sa propre réalité d’alors, lui qui objectivement n’était pas concerné par l’héritage directement. Nous n’avions pas de soucis d’argent, il n’avait aucune raison valable de se battre pour une maison dans laquelle il ne se rendait plus et contre des personnes qu’il ne fréquentait plus.
Il n’y avait que des principes matériels derrière tout cela, une fierté mal placée, un patriarcat latent.

Hier, j’ai montré à mes filles la grange aux chauves-souris, et ma grand-tante répondait à chacun de mes “oh j’adore ça !” pour tel ou tel objet : “ça te plaît ? Je te le donne !”.
J’ai quitté la maison avec un réveil appartenant au filleul de mon grand-père, une bouilloire ancestrale de ma Mémé et une chouette en fer forgé qui ornait la grange.

Et avec un objet tout neuf, réalisé juste pour moi, par cette jeune fille de 96 ans, qui a su comprendre exactement qui j’étais, à travers mon passé et mon présent.
Hier, je suis repartie avec une clé de sol en dentelle noire.
 

La clé de notre être est dans le sol de nos origines.

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