4. Les mots ont un sens

 

20/07/25

 9H40

 Parler du vieillissement impose que nous posions une définition commune.

Les mots ont un sens.
Une énergie même.
Si je vous dis “vacances” puis “fuite d’eau”, il y a fort à parier que votre visage changera d’expression. Mes mots ont guidé inconsciemment votre corps à évoluer et manifester votre ressenti intérieur.

 Le mot “ Vieillir” fait partie de ceux qui font dissensus.
Je n’ai jamais ressenti de réelle indifférence chez mes interlocuteurs à l’évocation de ce mot.

Il fait réagir, toujours, dans un sens ou dans un autre.
Dans l’acceptation ou dans le refus.
Même quand on me dit “moi ça m’est égal”, j’accepte”, j’entends quand même derrière les dernières traces de crainte.
Et c’est normal.

En 2024, lors de la réalisation du film “Vivre, regards croisés sur sa propre vieillesse”(1), il était d’abord question d’appeler ce documentaire qui traitait du regard de différents témoins de tous âges portés sur leur vieillissement, “Vieillesse”.

Tous les témoins ont entendu les mêmes questions de ma bouche devant les caméras :

-          “Qu’est-ce que c’est qu’être vieux/vieille pour toi ?”

-          “Est-ce que tu te sens vieux/vieille ?”

-          “Qu’est-ce que ça te fait ressentir ?”

 De base, tout le monde avait les mêmes données, les mêmes mots reçus.

Et au final, il a été bien davantage question de parler de vie que de vieillesse, pour tous.

 En parallèle, une discussion avec un des participants au film, directeur d’EHPAD (Etablissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), m’avait fait cogiter. J’étais décidée à garder le mot “Vieillesse”, certainement dans une illusion de faire changer le sens du mot dans la tête des gens. Quand Frédéric m’a dit avec une moue évocatrice que « c’était pas super vendeur », “Vieillesse”, ça m’a fait réfléchir.

Oui, les mots ont un sens.
Mais je ne peux pas changer les gens ni leurs pensées.
Je ne peux changer que moi-même et mes propres pensées.

 Alors mon co-réalisateur et moi-même avons simplement fait coller le titre choisi au contenu des témoignages que nous accumulions, et qui parlaient de vie.
Vieillesse”, un nom, un état, un fait, est devenu “Vivre”, qui lui est un verbe, un processus, un mouvement.

 Aujourd’hui, j’en retire que “Vivre” et “Vieillir” sont les deux faces d’une même pièce.

Vivre est un processus intérieur, c’est ressentir ses organes fonctionner, sentir sa respiration active, avoir faim…Le temps et l’environnement n’ont pas d’impacts sur cette intériorité.
C’est à un instant T, le cœur bat, c’est le constat que la vie est là.
Il n’y a pas de milieu.
C’est ON ou OFF.
C’est l’être.

Vieillir est l’externalisation des impacts du temps qui passe et du rôle de notre environnement sur le corps. Ce sont les rides qui apparaissent, un bronzage un peu trop marqué, un essoufflement nouveau en randonnée, une presbytie qui pointe, un cheveu de plus qui disparaît.

Pourtant notre cœur bat et nos yeux sont toujours reliés au cerveau.
Ce sont toutes les nuances entre ce ON et ce OFF.
C’est le paraître.

 Tout l’enjeu, de notre naissance à notre mort, est d’arriver à accorder être et paraître.

Si nous étions seuls, chacun de notre côté, tout serait parfaitement aligné, notre apparence serait le reflet exact de notre intérieur, pour la simple et bonne raison que nous n’aurions pas le miroir du regard de l’autre.

 Sauf que.

Nous vivons en société.

Dès que nous sommes en présence d’une autre personne, nous sommes confrontés à ce qu’elle paraît, et nous choisissons de lui montrer uniquement ce que nous souhaitons.

Le regard de l’autre est notre miroir sur notre apparence.

 Alors quand notre mère nous dit “tu as pris un peu de poids, non?” ou quand notre fils nous balance un “tu marches un peu plus lentement que d’habitude, là, non ?”, ça vient faire résonner quelque chose en nous…
Soit on le savait, qu’on avait pris du poids, mais qu’on ne voulait pas le voir, ou même qu’on le cachait, et donc, ça pique quand on nous le dit…
Soit on ne le savait pas qu’on avait ralenti le rythme, et qu’effectivement, le fiston, il a pas tort…

Dans les 2 cas, c’est une autre vérité, différente de la nôtre, consciemment ou pas, qui nous est proposée.
Et notre réaction à ces petites phrases anodines pourtant chargées de sens seront le curseur de l’équilibre dans l’alignement être/paraître.
Le rejet quand on choisit de refuser la réalité de l’autre. Un rejet pouvant aller jusqu’au déni quand les faits objectifs donnent raison à l’autre (oui la balance ne ment pas).
On s’éloigne alors encore de l’équilibre sur le moment.
L’acceptation quand on réalise que l’autre est dans le juste, et qu’objectivement, je mets plus de temps pour passer du salon à la cuisine. Et là, le curseur de l’équilibre être/paraître vient se recentrer doucement. Et peut-être même que je vais consulter un médecin pour m’assurer que c’est bien le processus de vieillissement normal. Je vais écouter l’autre.

 Le souci, c’est quand les regards extérieurs, les petites phrases, se multiplient, dans notre société de l’instantanéité et de l’avis sur tout et n’importe quoi.
Dans une société fonctionnelle, qui valoriserait et accepterait l’avancée en âge ou le changement d’apparence, les individus n’auraient aucune raison de rejeter le regard de l’autre, au contraire. Et elle participerait à l’équilibrage de chacun. Tout serait parfait dans le meilleur des mondes.

Bizarrement, ce n’est pas trop ce que je constate…

Et pour clore ce chapitre, je dois vous avouer un truc : je me pose la question de changer le titre du livre.Passer de “Vieillir et Aimer” à “Vivre et Aimer”.
Je ne suis pas fixée encore.
Le temps me donnera la réponse.



1. vivre-lefilm.fr




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