5. Temps et corps
18H50
Cet après-midi, par la magie du vent, j’ai vu
une feuille partir du sol et s’envoler.
J’ai souri, ça m’a fait penser à une séquence du film “Vivre”, la seule qui a
nécessité un effet spécial…
Nous avions alors secoué un arbre pour faire tomber des feuilles devant la
caméra.
Au montage, nous avons mis la séquence à l’endroit, puis à l’envers.
Le texte qui accompagne ces images est le
suivant :
“Ah, ce temps qui passe, ce sable qui s’écoule dans son sablier, cette aiguille qui tourne sur l’horloge… Le temps se mesure avec le mouvement, il suppose un déplacement dans l’espace. Mais alors, le vieillissement impacterait-il notre propre perception de l’espace ?”
La séquence suivante montre alors Frédéric,
directeur d’EHPAD, nous raconter que “
cet espace qui se contraint [...], notre aire géographique se restreint, nos
points affectifs sont peut-être plus proches.”
Et nous avons choisi de poursuivre cette
réflexion avec le questionnement suivant : “Le
temps semble s’accélérer au cours de la vie, quand l’espace se restreint. Mais
alors comment continuer à vivre et à transmettre, dans un temps limité et un
espace contraint ?”
Un texte illustré par des images aériennes en contre-pied des paroles, montrant
le cloître de notre cité médiévale, en zoom arrière.
Tout ceci constitue une belle transition avec la dernière phrase du dernier chapitre, “ le temps me donnera la réponse”.
Vieillir, tout comme vivre, est un processus.
D’un point A à un point Z.
Un début et une fin.
Le temps est une donnée impalpable.
Rien de visible.
Seule l’observation de notre environnement, de notre espace, permet de le
mesurer.
Le soleil qui se lève et entame sa course pour la journée.
Une plante qui pousse à son rythme.
Des cheveux qui tombent et ne repoussent plus.
Un appareil ménager qui après des années de bons et loyaux services a décidé de
tirer sa révérence.
Quand l’observation ne suffit plus, l’humain
décide d’ajouter des marqueurs pour voir ce que ses yeux ne peuvent lui
montrer.
Un cadran solaire et des ombres.
Un sablier et un écoulement de son contenu.
Des marques sur le chambranle d’une porte pour marquer la croissance des
enfants.
Mais l’humain, au cours de son évolution, a
montré un besoin de précision. Il a alors créé des outils. Il a eu besoin de
mesurer, de chiffrer.
Un calendrier, plein de dates.
Une pendule, qui sonne toutes les heures.
Un GPS, qui lie temps et espace en direct.
De ressenti, le temps est devenu un fait.
L’humain s’est mis à le voir, à l’extérieur de lui.
Il a alors pu se replonger dans le passé ou
planifier son futur.
Par ces outils, il a déplacé sa perception personnelle du temps sur un élément
qui n’est plus son corps.
Insidieusement, il s’est peu à peu déconnecté de ses sensations, qui lui
donnaient pourtant toutes les données dont il avait besoin pour mesurer son
propre temps, dans son propre espace.
Une partie de mon travail consiste à faire des
conférences sur différents sujets liés au vieillissement, dont l’alimentation.
Une question sort souvent de ma bouche quand je souhaite illustrer cette
déconnexion à notre propre corps : “ Pourquoi
mangez-vous à midi ?”
Il y a toujours un gros blanc après mon
intervention…
Et des réponses que j’entends comme évidentes mais déjà remises en question
quand elles sont prononcées : “Parce que
c’est l’heure de manger” “Parce que c’est l’heure où j’ai ma pause” “ Parce qu’on a toujours mangé à midi”
Et généralement j’enchaîne avec “Et vous avez faim parce que c’est midi ?”
Là, les réponses sont bien plus sincères : “Ah
non, moi j’ai faim dès 11H, mais je ne peux pas manger [je vous fais grâce
des raisons sociétales liées au fait qu’on ne grignote pas entre les repas ou
que les enfants n’ont pas le droit d’apporter à manger en classe]” ou “Moi j’ai pas faim à midi, je préfèrerais
profiter d’une vraie pause pour dormir”
Vous avez compris l’idée générale : on mange à
midi parce qu’un jour il a été décrété que c’était l’heure de manger.
Certainement à un moment de l’histoire où l’humain s’écoutait encore, et a
constaté qu’il déjeunait vers midi.
Puis c’est l’heure qui a décidé que le corps de l’humain devait être nourri à
midi.
La conséquence est devenue la cause.
L’outil est devenu le maître.
Aujourd’hui, si le temps est devenu visible
par la technologie, ses dommages collatéraux sur le corps (et par voie de
conséquence sur la psychée) également.
Troubles alimentaires, culte de l’anti-âge par l’esthétique, burn-out par la
course à la rentabilité et j’en passe …
Entendre et voir le temps qui passe au travers de notre corps et de ses signaux, savoir prendre du recul sur les instruments de mesure, sont pour moi les clés des acceptations de ses effets sur nous.
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