6. Traces corporelles du vieillissement

 22/07/25

16H51

La question de l’acceptation des marques du temps sur notre corps est un des préalables à l’intégration du processus de vieillissement.

Il me serait difficile d’aborder le sujet des liens affectifs sans parler en premier lieu du lien le plus important à mes yeux : celui que nous entretenons avec nous-même.

Nous avons tendance à l’oublier : comment aimer l’autre si nous ne nous aimons pas nous-même ?
Comment entrer dans une relation sécure et la maintenir si nous ne sommes pas en cohérence avec le temps qui passe ? Temps qui agit fatalement de manière parallèle, identique et implacable sur nous-même et sur les autres …
Si nous n’acceptons pas les effets du vieillissement sur nous, sommes-nous en capacité d’accueillir ces mêmes effets sur notre conjoint, nos parents, nos enfants ?
 

Cette question rhétorique est finalement la base de toute relation, quelle qu’elle soit.
Je l’aborderai au cours d’un autre chapitre.
 

Pour illustrer la thématique du vieillissement visible, je vous propose de parler cheveux.

Je note une différence homme/femme au cours de mes enquêtes à ce sujet.
Si pour chacun, la découverte du premier cheveu blanc est marquant, la propagation d’une chevelure argentée est bien plus difficile à accepter pour les femmes que pour les hommes.
Chez ces messieurs, la peur de la calvitie est bien plus ancrée, ce phénomène étant bien moindre chez les personnes de sexe féminin.

 Heureusement (ou pas), notre société regorge de solutions pour pallier ces marques… Colorations et implants capillaires.

Je ne me rappelle pas mon premier cheveu blanc.
Je me les colorais, ça m’était bien égal.
Je ne les colorais pas pour effacer les marques du temps, mais par esthétique, je voulais avoir les reflets roux que j’enviais à mes cousines.

Je ne me posais alors pas de questions sur pourquoi je faisais ça, mon vieillissement me passait au-dessus de la tête, justement.

Il y a quelques années, je suis passée par une phase écolo de l'extrême. Oui oui.
[Vous comprendrez assez vite que ma propre recherche d’équilibre est souvent passée par l’expérimentation d’un extrême à un autre]
La totale, hein.
Construction d’une maison passive, courses alimentaires avec mes tupperwares et bocaux pour éviter les emballages, compost, poules, produits du marché, fabrication maison du pain, brioches et même les pains à hamburgers… On a su me stopper dans mon fanatisme juste avant que je n’installe des toilettes sèches à la maison.

Et forcément, la question de la coloration de mes cheveux s’est posée.
Qu’à cela ne tienne, je suis passée au henné.

Le henné, c’est chouette, ça fait de beaux cheveux, c’est naturel, c’est génial.
Mais le henné, ça pue, il faut le faire poser 2 fois 4 heures, faire attention aux shampoings utilisés (bon, ça, ça allait, je faisais alors moi-même mes shampoings solides ( extrémisme on a dit)), ne pas se laver les cheveux le lendemain…
Peu à peu, ça a commencé à prendre de la place dans ma charge mentale quotidienne.
Cela peut prêter à sourire, mais dans cette phase que je traversais, je devais planifier absolument tout pour être la parfaite écolo: penser à faire la pâte à pain à temps pour qu’elle ait le temps de lever ou organiser le planning des repas pour ne rien jeter et optimiser les récoltes du jardin.
J’étais un hamster dans sa roue, mais je ne voyais pas que je restais sur place.

Puis les événements de la vie ont fait que j’ai dû déménager, et revoir complètement ma manière de vivre.
La priorité d’alors n’était plus l’écologie.
Plus de compost, plus de poules, plus de pain maison.
Je commençais à lâcher prise sur tout le contrôle que j’avais mis en place sans le voir.
Restait la question de mes colorations au henné.

Un jour que j’avais mon mélange à l’odeur d’épinards sur la tête, je me suis sentie contrainte. J’avais un truc de prévu le lendemain, j’aurais aimé ne pas sentir la pelouse tondue.
En quelques secondes, la décision était prise.

Terminado les colorations.

Je ne connaissais pas l’étendue de mes cheveux blancs, je me suis alors laissé l’opportunité de voir ce que ça me ferait, comment je me sentirais. Sans fermer la porte à une éventuelle recoloration.

Une discussion à ce sujet avec une amie m’a alors marquée. Je lui partageais naïvement ma décision, quand elle m’a immédiatement coupée d’un “tu ne tiendras pas !” J’ai été surprise de sa vive réaction, et ai simplement répondu un “je verrai”. Elle a enchaîné avec “J’ai une copine qui a voulu le faire et elle n’a pas réussi.”
Avec le recul, j’ai compris qu’elle exprimait sa propre peur de voir ses cheveux blanchir, et peut-être même a tenté inconsciemment de me décourager pour ne pas être confrontée à la visibilité de mes cheveux blancs, miroirs des siens.

Le henné a cet avantage de ne pas faire de démarcation nette et de s’estomper au cours du temps. Je n’ai pas eu à subir la repousse des cheveux, avec cette marque franche bicolore bien visible.
Je peux comprendre que cette transition ostensible soit un frein pour beaucoup de personnes, qui non seulement doivent gérer leur propre regard sur leur changement capillaire, mais également celui des autres, voire leurs remarques, avis et questionnements non sollicités.

J’ai donc découvert peu à peu une mèche argentée.
Elle s’est révélée à moi, et étrangement, je l’ai aimée immédiatement.
J’étais alors en pleine promotion de mon ouvrage co-écrit avec Lucie Briatte “Vieillir chez soi, concrètement que faire ?”, et je me sentais complètement en cohérence avec mon sujet.
Plus tard, lors de conférence, j’ai réalisé que je n’aurais eu aucune légitimité à parler écoute et respect de son corps, et des impacts du temps qui passe, avec une coloration.
Un lifting aurait eu le même effet dissonant.

Alors oui, j’ai “seulement” 41 ans.
Oui, je peux me dire chanceuse de ne pas avoir une chevelure complètement grise, à la différence de bon nombre d’autres femmes.

Mais accepter mes cheveux blancs de manière naturelle a été le premier pas qui m’a permis d’accueillir une peau bien moins souple, ou des lendemains de courtes nuits bien plus difficiles qu’autrefois.

Je ne sais pas comment j'appréhenderai la ménopause ou les douleurs articulaires. Mais je sais que j’ai déjà en moi les clés pour équilibrer ce que je suis à l’intérieur de moi et l’image que je renvoie, sans qu’il ne soit question d’âge. 
Aujourd’hui, je crois que je me sens fière de mes cheveux blancs. Je n’ai aucune difficulté à les mettre en valeur, ils sont la preuve que je ne lutte pas contre mon apparence.


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