20. Communication et langage non verbal

 16/08/25

9H28

J’ai été orthophoniste.
J’ai été formatée à aider les gens à parler.
C’était mon but ultime, sans jamais me poser de questions.

Retard de parole, maladie d’Alzheimer, aphasie… Je ne serai utile pour eux que si j’arrivais à les faire parler.

C’est mon patient atteint d’aphasie progressive primaire qui a commencé à me faire m’interroger.
Cet homme qui perdait le langage peu à peu.
Plus la maladie avançait, plus je l’accompagnais dans le deuil de sa parole, de sa voix, même (1)
J’ai beaucoup cheminé avec lui.
À apprendre le lâcher prise.
À comprendre sa maladie.
À réaliser pourquoi l’univers l’aidait à ne plus parler, à travers moi.

Avec ce patient, la dimension “rééducatrice de la communication” a pris tout son sens. Je n’étais plus simplement rééducatrice du langage.
Non, il fallait trouver ensemble un moyen pour que cet homme communique, s’exprime, garde son pouvoir de décision au sein de son foyer.
Et je crois savoir que nous avons réussi, grâce au classeur de communication que nous avons mis en place dès le début des troubles. Car je savais comment cela évoluerait.

Des années plus tard, je réalise un autre apprentissage.

À la toute fin de sa maladie, quand plus aucun son ne sortait de sa bouche, quand plus aucun geste ne pouvait montrer sa pensée sur le classeur, il restait pourtant une lumière chez cette personne, une lumière qui me guidait pour connaître son état d’esprit.
Cette lumière se trouvait dans ses yeux.

Son regard pétri d’intensité me marquera à jamais.
Nous avions développé lui et moi un système de communication simplement par l’observation de son regard.
Et cela me rendait dingue de constater que sa propre femme ne comprenait pas quand moi cela me paraissait si évident que son mari souhaitait juste être mieux installé.
Tout me sautait aux yeux.
Le soulagement et la détente corporelle constatés chez mon patient après que je le redressais sur son fauteuil confirmaient alors mes propos.
Sauf que visiblement, rien ne montrait que c’était vrai, que mon patient souhaitait ceci.
Mais moi je le voyais, je le ressentais.
Je n’avais alors pas conscience du moyen de communication que j’étais en train de développer, celui qui se base sur les ressentis, sur l’observation du visible, de l’invisible, sur l’analyse des comportements, la synergologie…
Certains pourraient dire que c’est de la télépathie.
C’est effectivement le cas, puisque la pensée de mon patient est passée directement de son cerveau au mien.
Mais rien de magique à mes yeux.
Que de la logique.
Puisque je le connaissais, je connaissais sa vie, il avait confiance en moi, je savais ses habitudes, je connaissais ses mimiques.

Il n’avait pas besoin de parler pour communiquer.

Des années plus tard, je suis devenue formatrice en communication d’équipe dans le milieu médico-social. L’organisme de formation qui m’emploie me donne un contenu prêt à l’emploi pour appuyer mes propos.
Je découvre alors toute la théorie, les données scientifiques, les termes techniques qui viennent confirmer ce que j’avais alors appris seule.
Lors d’un échange entre deux personnes, seulement 10% du message verbal est transmis.
J’illustrais alors, et continue à le faire, en posant la question suivante : “Si je vous dis “Je suis super heureuse” ( et là je mime la tronche d’une porte de prison), allez-vous croire mes paroles ?”.
C’est à ce moment-là que mes stagiaires ou étudiants percutent l’importance de la posture et de l’expression non verbale.
Et de la cohérence entre paroles et actes. La congruence.
Entre une phrase qui dit blanc et un corps qui dit noir, la réponse viendra toujours du langage corporel…

Mais qu’en est-il de votre confiance envers une personne non congruente ?
Quand une personne vous promet la main sur le cœur qu’elle va faire ceci et que dans les faits, vous constatez qu’elle ne met rien en place pour vous montrer son engagement à respecter sa parole ?

Si l’espèce humaine n’avait pas le langage, elle s’en porterait différemment.
Elle n’aurait d’autre choix que d’agir ou non.
Ses actes seraient le reflet de ses pensées.
Pas de promesses, pas d’envolées lyriques, pas de projections partagées…

En un sens, le langage est venu biaiser les relations humaines, en offrant aux personnes la possibilité de mentir et de se mentir.
De dire le contraire de ce qu’elles ressentent, de ce que leur corps ferait si elles l’écoutaient.

C’est la femme battue par son mari dont la bouche dit “je l’aime” quand son corps lui hurle la fuite.
C’est mon arrière-grand-père qui disait ouvertement à toute sa famille “non ne venez pas, ça fait loin, tout va bien”, quand ses lettres trouvées post-mortem criaient “je me sens seul, ils ne viennent jamais me voir”.

Faites l’essai sur une journée.
Ôtez-vous le langage oral.
Et communiquez.
Observez-vous.
Et découvrez-vous.

 Mais comme je suis quelqu’un de positif, je ne vous laisserai pas sur l’idée que le langage oral est négatif.

Il vient apporter des nuances, des couleurs dans un monde de dualité.

Votre enfant vient vous dire “j’ai faim”.
Dans un monde sans langage, sans temporalité, seules deux réponses peuvent lui être apportées : de la nourriture ou non. Pas de milieu, pas de justification.
Soit vous avez la capacité de lui apporter de la nourriture sur l’instant, de combler son besoin primaire, soit non.
Dans ce monde, la frustration d’un besoin non satisfait n’existerait pas.
 

Le langage oral vient temporiser.
L’enfant qui verbalise sa faim peut se voir répondre “oui, attends un peu,  je suis en train de faire à manger”, ou “non tu sors de table” ou encore “vas-y, sers toi dans le placard à biscuit”.
Chacune des réponses est à son tour un état des lieux sur l’état d’esprit de la personne en face de l’enfant, de la compréhension de son besoin à sa négation.
Elles viennent placer un curseur sur sa propre ligne de capacité à satisfaire le besoin de l’enfant, afin que ce dernier puisse lui-même placer son propre curseur sur sa ligne d’équilibre. 

Dans un monde où le temps passe, où tout n’est pas ni tout blanc, ni tout noir, la communication est le canal d’équilibrage entre les individus.
Celui qui permet de s’accorder sur leurs besoins du moment.

Et la communication, je le découvrirais bien après la mort de mon patient, englobe autant les sons que les silences.
Et ça, c’est un sacré apprentissage pour une musicienne.

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