26. Alzheimer et dépendance
28/08/25
9H04
Je ne vous ai pas encore parlé de ma Mamie.
Marie.
Elle illustre de son beau sourire l’ouvrage
“Vieillir chez soi”.
Le livre de sa petite-fille.
Et pourtant, Marie ne sait plus qui est
Aurélie Aulagnon.
Alzheimer a décidé de lui grignoter ses souvenirs.
Papi et Mamie formaient un couple soudé, uni,
complémentaire.
Leur amour était sincère, et il existait un respect incroyable entre eux.
Ils étaient l’illustration à mes yeux de “derrière chaque grand homme il y a
une femme”.
Ensemble, ils créaient.
Et pourtant, Mamie a développé très tôt une
maladie qui allait transformer son corps et sa motricité : la polyarthrite
rhumatoïde. Elle souffrait mais jamais je ne l’ai entendue se plaindre.
Elle avait son ange gardien.
Elle ne pouvait plus couper sa viande ? Papi lui fabriquait un couteau adapté à
sa main.
Elle avait du mal à s’asseoir sur le tabouret de la cuisine ? Papi lui
bricolait un petit escalier amovible pour y accéder.
Papi était un roc, le soutien parfait pour sa belle.
Je me rappelle les avoir entendus dire qu’ils
souhaitaient mourir ensemble.
Et cela me paraissait aussi logique qu’évident.
Mamie devenait de moins en moins mobile, Papi
de plus en plus inventif.
Secrètement, j’espérais que ce serait Mamie qui partirait la première. Comment
pourrait-elle vivre seule sans Papi dans cette grande maison avec escaliers,
jardins, cave et bocaux de ses si bonnes confitures à ouvrir ?
Et évidemment, ce n’est pas du tout ce qu’il
s’est passé.
Papi est parti en quelques mois, en subissant tout ce qu’il redoutait : la
déchéance physique, l’incapacité, la dépendance. Le roc s’est effrité
brutalement.
C’est une erreur médicale qui aura raison de sa vie.
Avec le recul, je sais aujourd’hui que si cela avait été l’inverse, il n’aurait
pas survécu sans Mamie, le roc avait besoin de sa guide.
Mamie est alors restée seule dans la grande
maison.
Elle a fait face avec une dignité incroyable.
Grâce aux inventions laissées par son mari, à l’acceptation de services d’aides
et à l’amour de ses filles, elle a continué sa vie seule. Elle descendait
encore les escaliers, elle prenait son temps. Elle n’a jamais chuté.
Puis un jour maman a vu qu’il restait des
repas dans le frigo.
Et un autre, que le gaz avait été laissé allumé.
Puis l’oubli d’un rdv …
Maman était orthophoniste. L’alerte a sonné
très vite dans sa tête, il n’y a pas eu de filtre affectif.
Elle en a parlé très vite à son orthophoniste de fille : moi.
Au cours de ma carrière, j’ai développé un test diagnostic irréfutable de la
maladie d’Alzheimer, qui se déroule en 10 secondes.
Un test personnel, basé uniquement sur mes constats, toujours confirmé par les
IRM post bilan orthophonique.
Je ne commercialise pas ce test, je ferais chuter les consultations
neurologiques et les demandes d’IRM, la société capitaliste ne s’en relèverait
pas.
Donc je vous offre ce test, ici, puisque je suis chez moi dans cet ouvrage…
Attention, c’est d’une complexité extrême…
Il suffit de demander à la personne si ses
troubles de mémoire l’inquiètent…
Si oui, très peu de chances que ce soit Alzheimer.
Si non, de grandes chances que ça le soit.
La maladie d’Alzheimer débute par les oublis à
mesure.
On ne sait pas qu’on oublie.
Si on ne sait pas, si on n’a pas conscience, comment cela pourrait-il nous
inquiéter ?
Bref, je demande à Mamie si ça l’inquiète
d’avoir oublié son rendez-vous, elle qui note tout et n’oubliait jamais rien.
Réponse : “Non, j’ai dû être étourdie, ça arrive”.
Bonjour Monsieur Alzheimer !
La suite, cela a été l’enchaînement des
rendez-vous médicaux, des aides à domicile, un diagnostic posé, un jeu
d’équilibriste entre son traitement pour la mémoire et celui pour sa
polyarthrite.
Comme beaucoup d’enfants, ma mère et sa sœur se sont pliées en quatre pour
laisser ma grand-mère le plus longtemps possible chez elle. Mon père et mon
oncle tentaient d’entretenir jardin et maison comme ils pouvaient.
Mais il a fallu se rendre à l’évidence quand Mamie a commencé à oublier de
manger.
L’EHPAD se dessinait.
C’est quand Mamie a commencé à dire que la
maison était peut-être trop grande pour elle et qu’elle a confié à des amis sa
peur de tomber en allant aux toilettes la nuit que la décision a été prise de
chercher un établissement.
Aujourd’hui, je valide totalement cette manière de faire : que la demande
vienne d’elle. Je suis consciente que ça ne soit pas toujours possible selon
les situations.
Aujourd’hui, je conseille de ne pas attendre la dépendance totale, pour deux raisons
:
-
Pour que le choix vienne de la
personne elle-même et la laisse responsable, souveraine de sa propre vie ;
- Pour que l’adaptation à l’EHPAD soit la plus aisée possible. Quand la maladie n’est pas encore trop avancée, il reste les structures neurologiques permettant une certaine résilience, et la mise en place de repères dans le nouveau lieu de vie.
La maladie d’Alzheimer est bien plus difficile pour l’entourage que pour la personne elle-même. C’est bien souvent le filtre affectif qui empêche de prendre les bonnes décisions au bon moment.
Je me souviens d’un appel avec une journaliste
qui pestait contre l’EHPAD responsable de la mort de son père selon elle. Cette
personne habitait à l’autre bout de la France.
Je lui ai posé une simple question : “Vous sentez-vous coupable d’avoir habité
si loin et de ne pas avoir pu être plus présente ? “
Elle a été séchée par ma question, que je voyais pourtant comme innocente.
Elle a essayé de se justifier : les études, le boulot, pas de travail dans
sa région natale, l’obligation de mettre son père en EHPAD…
Elle m’a tout déposé.
Je lui ai répondu qu’elle n’avait pas à se sentir coupable d’une société qui
n’a pas pu lui offrir les moyens de s’épanouir dans son lieu de naissance et
qui lui aurait permis de rester au plus près de son papa. Elle avait fait ce
qu’elle pensait faire au mieux.
Elle m’appelait pour avoir mon avis sur un sujet gérontologique, elle a
raccroché plus légère, soulagée d’un poids qu’elle ne savait pas porter.
En ce qui concerne Mamie, nous avons pensé en
premier lieu qu’il serait bon de la laisser dans sa ville. Elle connaîtrait des
personnes, des voisins, des amis de la paroisse, pensions-nous. Elle a donc
intégré l’EHPAD local.
Je crois qu’elle y est restée 2 jours.
Elle a supplié ma mère de l’en enlever.
Il y avait des travaux, elle ne connaissait pas vraiment les autres résidents,
elle pleurait…
Ma grand-mère si digne venait de passer de l’autre côté.
Celui de la vulnérabilité.
Elle est rentrée chez elle, dans sa grande
maison.
Dossier a été fait pour l’EHPAD de la commune de Maman, ma tante habitant dans
un autre département.
Et Mamie a déménagé de nouveau.
Un EHPAD lumineux, neuf, qui ressemblait bien plus à une résidence hôtelière
qu’à l’EHPAD simulacre d’hôpital de mon autre grand-mère.
Et Mamie s’y est sentie bien immédiatement.
Elle s’est sentie accueillie, intégrée.
Cela fait 10 ans cette année.
Elle a intégré une Unité de Vie Protégée il y a quelques mois.
Je n’ai jamais vu de maladie d’Alzheimer
progresser aussi lentement.
Peut-être est-ce la conjugaison du fait d’avoir une fille orthophoniste et une
petite fille orthophoniste-gérontologue, deux femmes à l’affût du moindre
dysfonctionnement.
Mais Mamie fait encore illusion.
Il y a peu de temps, lors d’une visite commune,
Maman lui demande si elle se rappelle qui je suis.
Mamie me regarde, elle sourit et répond : “Non, mais je reconnais ta voix”.
Et c’était tout ce dont j’avais besoin, pour conserver le lien familial, chanteuse que je suis.
Le regard sur la maladie d’Alzheimer que je m’apprête à vous partager est complètement personnel, et j’ai conscience de son caractère disruptif.
La maladie d’Alzheimer grignote les souvenirs
du plus récent au plus ancien.
C’est objectivement un retour en arrière.
Cela commence par l’arrêt de l’enregistrement de nouvelles informations, puis
cela se poursuit par l’effacement progressif des données internes.
Ma grand-mère est Robocop : elle est pleine de
ferrailles, de prothèses, en raison de sa maladie, pour la faire tenir debout.
Elle aurait dû mourir il y a longtemps.
Son corps lui disait qu’il était temps.
La médecine lui a prolongé la vie.
Mais son programme interne, lui, a suivi ce
qui était dicté par le corps, son destin pourrait-on dire. A défaut de
s’éteindre brutalement, son esprit disparaît peu à peu, en douceur.
Aujourd’hui, j’en viens à me demander si la maladie d’Alzheimer n’a pas pour
rôle de survenir pour effacer l’esprit quand le corps continue à vivre, que ce
soit artificiellement ou par déconnexion inconsciente.
Peu importe, finalement.
Cette maladie entraîne surtout des difficultés pour les proches, confrontés à
la dépendance, la finitude, la perte du lien affectif…
Nous avons un rôle collectif d’accompagnement des personnes dépendantes, car nous sommes responsables non seulement de notre éloignement familial (exode rural, société travailliste et capitaliste, éclatement de la cellule familiale…) mais également du prolongement de la vie par les progrès de la médecine, parfois au mépris de principes moraux et éthiques, mais guidé par un altruisme factice de notre société sauveuse par la médecine…
Aujourd’hui, les malades d’Alzheimer sont simplement le reflet de certains dysfonctionnements de notre société, ils contribuent à renvoyer à leurs proches l’image de la vulnérabilité et de la perte d’autonomie.De quoi confronter toute une société au deuil d’elle-même ?
.png)
Commentaires
Enregistrer un commentaire