27. Démence et perte d'identité
29/08/25
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La maladie d’un proche nous pose face à notre propre reflet, et nous oblige à affronter une certaine projection de nous. Et généralement, dans le cas de la dégradation de la santé, il s’agit rarement d’une vision confortable pour nous.
Un proche malade, c’est la double peine.
C’est non seulement affronter ce miroir de ce qui peut nous arriver nous-même,
dans un futur possible, tout en gérant au présent les désordres émotionnels
dans le lien affectif avec la personne malade.
Il y a quelques temps, Maman me parlait d’une
amie dont la mère présentait une démence fronto-temporale. Il s’agit d’une
maladie neuro-dégénérative touchant les aires cérébrales responsables de
l’inhibition, de la planification, et des fonctions exécutives. La personne
malade voit son comportement évoluer au fil du temps, oubliant peu à peu tout
filtre social.
Quand j’étais orthophoniste, les demandes de suivi pour démence
fronto-temporale étaient redoutées : c’était mains aux fesses systématiques
quand les patients étaient des hommes et grossièreté non mesurée pour tout le
monde.
Avec le recul, l’observation d’une personne désinhibée est plutôt révélatrice
sur les comportements sociétaux…
L’amie de ma mère lui avait confié que depuis
quelques temps, elle n’arrivait plus à utiliser le terme “Maman” pour parler à
sa mère.
Cela m’a beaucoup touchée, et m’a aidée à forger certaines compréhensions.
La personne que cette amie avait en face d’elle était bien sa génitrice. Cette
personne, un jour, l’avait élevée, l’avait accompagnée. Naturellement, elle
avait pris le nominatif “Maman”, empreint de toute l’affection inhérente à ce
terme consacré socialement.
Ce mot qualifiant la quasi-majorité des mères et portant en lui toutes les
projections, les attentes, l’amour et le rôle de la personne derrière, en
effaçant même son propre prénom originel, son identité.
L’amie ne voyait plus tout ça. Elle n’arrivait
plus à utiliser ce terme pour parler de et à sa mère. Cette dernière avait été
rétrogradée à son identité initiale, elle avait perdu son grade.
Aux yeux de sa fille.
Son enfant ne reconnaissait plus la femme qui était censée l’accompagner, la
guider, l’aimer, la chérir.
Cette réaction face à la maladie en est une
parmi d’autres.
Elle est celle qui révèle la fin du processus de deuil de la personne.
Un deuil en présence de l’autre.
Un deuil de ce qu’elle a été et ne sera plus jamais.
C’est à la fois faire le deuil de l’autre
alors qu’il est encore là, mais également le deuil de la personne que nous
avons été auprès de lui.
Le deuil d’une situation, d’une partie d’une personne, est un cheminement intérieur, douloureux mais transformateur, qui amène peu à peu, à rencontrer une nouvelle personne.
La femme en face de l’amie de ma mère n’est peut-être plus sa “Maman”, mais
elle est une femme vulnérable, âgée, avec un lien familial, avec des droits, et
dont sa fille est responsable. Cette nouvelle identité, nettoyée du filtre
affectif, est possible par une prise de recul et le fameux détachement dont je
parlais au début de cet ouvrage.
C’est adapter sa posture, son état émotionnel à la relation.
Et c’est s’offrir la possibilité d’être le plus juste possible dans le soin qu’on peut apporter à l’autre.
C’est ne plus s’enfermer dans un rôle déséquilibrant.
C’est sortir de ses propres schémas éducatifs, et sociétaux.
Je ne peux que valider.
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