35. Mariage et dévotion

 

11/09/25

8H55

Avant-hier et hier, j’ai déposé provisoirement ma casquette d’autrice pour reprendre celle d’évaluatrice pour la Haute Autorité de Santé.
Tous les cinq ans, les établissements sociaux et médico-sociaux du milieu de la protection de l’enfance, du handicap et de la personne âgée ont pour obligation de procéder à une évaluation par un cabinet indépendant.
L’objectif est de vérifier le respect des droits pour les usagers et les professionnels.

Je suis évaluatrice depuis 3 ans environ, j’ai vu le nouveau référentiel se mettre en place. Je suis intervenue dans des EHPADs évidemment, mais également des services à domicile, des services mobiles de gérontologie…
Hier, pour la première fois, j’évaluais une résidence autonomie.
Cet entre-deux.
Entre l’ancienne vie, le passé, et la fin de vie, le futur.
Entre la maison et l’EHPAD.

Afin d’obtenir une photographie la plus complète possible de l’établissement à un instant T, les évaluateurs croisent les regards entre la gouvernance, les professionnels et les usagers.

J’ai donc rencontré deux résidentes.
Je les avais sélectionnées en amont pour deux raisons.
L’une parce qu’elle habitait dans l’établissement avec son mari, et souffrait d’un cancer.
L’autre parce qu’elle avait intégré la résidence après un EHPAD, ce qui n’a pas manqué de m’interpeller…

80% de femmes dans cette résidence.
La statistique est plutôt fidèle aux données nationales : oui les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Les raisons données par les sociologues à cet état de fait ne sont pas une différence biologique mais bien socio-culturelle : les hommes sont traditionnellement ceux qui travaillent et sont donc confrontés à l’extérieur, au stress, aux addictions… Leur corps en présente simplement les séquelles.
La tendance viendrait donc à s’équilibrer avec l’émancipation féminine.

C’est la dame qui arrive d’EHPAD que je rencontre en premier.
Elle est heureuse de me dire qu’elle a 89 ans, et qu’elle se sent bien ici.
Je lui explique que je l’ai sélectionnée pour son parcours pour le moins atypique. Traditionnellement, il est peu courant de sortir d’un EHPAD, réservé aux personnes dépendantes, pour intégrer une résidence autonomie, où les critères sont justement d’avoir au minimum une classification relevant d’une bonne autonomie.

“Je suis entrée en EHPAD pour être avec mon mari”.
Ma première réaction est de ressentir le sacrifice.
Mais quelque chose me titille quand elle enchaîne : “ Bon, c’est peut-être pas correct ce que je vais dire, mais heureusement pour lui comme pour moi, il est parti vite”.
Quand elle ajoute “ là-bas, il y avait des personnes dont les époux et épouses habitaient chez eux et venaient tous les jours”, je percute.

Elle a intégré l’EHPAD non pas par dévotion, mais parce qu’elle ne savait pas qu’elle pouvait être séparée physiquement de son mari. Que ce soit pour leurs enfants (de 70 ans !) ou pour elle, il était simplement logique qu’Alzheimer ayant intégré les cellules cérébrales du mari, que Madame, qui avait juré pour le meilleur et pour le pire, quitte son lieu de vie pour en intégrer un autre, collectif, où elle n’avait, selon la réglementation en vigueur, pas de raison d’entrer.

En tant que gérontologue et consultante, si je peux entendre que Madame et ses enfants puissent être coincés dans un système sociétal archaïque par méconnaissance du système, il m’est difficile de constater que l’établissement n’ai pas pris un pas de recul sur la situation, en énumérant toutes les alternatives possibles, sans prendre le risque de précipiter la fin de vie de Madame.
Évidemment, pour intervenir dans les différents lieux d’accueil pour personnes âgées, je constate fréquemment combien les considérations personnelles des professionnels, les idées reçues, les fausses croyances, viennent impacter l’accompagnement des usagers. D’où finalement l’intérêt des évaluations, afin de replacer l’usager au centre de son propre pouvoir et diffuser les bonnes pratiques.

C’est là tout le rôle du manager…
Mais le manager reste humain, avec ses propres idées également… Où est la limite ?

Bref, cette dame était finalement soulagée que son époux ait décidé de passer de vie à trépas rapidement, et elle a pu recouvrer toute sa liberté et son autonomie quelques mois plus tard, en toute sécurité, dans la résidence.
“Je suis au paradis, ici… Après l’EHPAD, c’est pas difficile!”
Tout est dit.

La question de l’impact des idées reçues et du pouvoir personnel qu’on grignote peu à peu aux personnes âgées sous prétexte qu’elles sont âgées, justement, me rappelle cette autre situation, rapportée par un directeur d’EHPAD.
Une femme avait intégré son établissement, et s’était adaptée très rapidement.
Elle avait des aventures avec d’autres résidents.
Le directeur, qui était bien au fait de la réglementation[1], s’assurait simplement que chacun était consentant, ce qui était le cas.
Jusqu’au jour où il a trouvé la fille de cette résidente dans son bureau, en pleurs.
Elle venait de découvrir sa mère au lit avec un homme qui n’était pas son père.
Et elle demandait instamment au directeur d’agir.

Ce dernier a alors appris lors de l’entretien avec la fille que sa résidente avait vécu une période libertaire en communauté, et qu’intégrer l’EHPAD lui avait fait replonger dans ses douces années.

Mais non, il n’a rien changé.
En ce qui concerne la résidente.
Il a toutefois enjoint la fille de trouver un espace de parole pour déverser les émotions enfouies et la souffrance qu’elles provoquent en elle. Sa mère n’y est pour rien.

Et il a complètement raison.
Cette situation rappelle plusieurs points fondamentaux :

-          Le mariage n’est pas un totem d’immunité. Quand la démence s’en mêle, quand la personne ne se rappelle pas être mariée, comment pourrait-on l’empêcher toute relation ? Et quand bien même, sortir de la fidélité la regarde, et ne nous regarde en rien… La fidélité est avant tout un état d’esprit qu’un état de fait.

-          La famille n’a aucun pouvoir décisionnel sur la personne en EHPAD. Elle ne peut décider à la place de la personne, et c’est à l’établissement d’y veiller, en jouant le rôle de médiateur. Je reste toujours circonspecte quand la HAS oblige les établissements à entretenir les liens familiaux. Famille ne signifie pas relation saine systématique à mes yeux. Et ce ne sont pas les professionnels de la gérontologie qui me contrediront…

-          La sexualité existe en EHPAD. Jusqu’à la fin de vie. Et c’est merveilleux.

Et le point bonus que cette situation m’a apporté est un questionnement, en lien avec l’adaptation rapide et aisée de cette dame à la vie en collectivité.

Le fait qu’elle ait vécu en communauté auparavant dans sa vie aurait-il facilité son intégration à l’EHPAD ?
Cela vient apporter de l’eau à mon moulin sur le fait que pour moi, seuls les habitats intergénérationnels, par la vie collective qui respecterait en parallèle des espaces privés pour chacun, sont des modèles bénéfiques à tous.
Rappelez-vous, nous sommes tous complémentaires, nous avons besoin des uns et des autres pour évoluer, pour continuer à apprendre.
Cela marche avec la différence par âges.
J’ai eu l’opportunité d’évaluer différents habitats inclusifs en France, mixant population dite vulnérable (âgés, personnes en situation de handicap, anciens détenus… et familles lambdas) et aujourd’hui, je suis convaincue de leurs bienfaits.
Ces habitats regorgent de vie, de liens affectifs, d’entraide, d’amour.

Ils viennent recréer la cellule communautaire originale.
Celle où chaque individu a sa place, et où le collectif révèle chaque potentiel.

Où chacun a son propre pouvoir.
Où chaque différence est vue comme une opportunité.
Où la peur de l’autre est délaissée pour l’amour.

Ah oui, j’ai rencontré une autre résidente hier aussi.
Une femme présentant un cancer du poumon.
Dont le mari présente aussi des difficultés mais en lien avec une prothèse.
Un couple en froid avec leurs enfants.
Madame passe ses journées à s’occuper de son mari.
Madame a un cancer.
Madame s’épuise.
Mais Madame est mariée…
Le dévouement est-il de l’amour?
Il n’y a pas de bonne réponse ni de jugement à porter sur les actes de chacun.
Nous avons tous notre propre chemin de vie et les bagages-croyances héritées.
Et chacun notre manière de distribuer l’amour que nous portons en nous.

Et parfois, il est plus facile de l’offrir aux autres qu’à nous-même…



[1] Charte des droits et libertés de la personne accueillie






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