34. Voir le gain
7/09/25
9H21
Avant de me lancer dans la rédaction de cet ouvrage, je me sentais submergée
par le nombre de thèmes qu’il me semblait nécessaire d’aborder, pour vous
guider au mieux.
Le vieillissement, la santé, la sexualité, la communication, le deuil…
Rien que d’y penser m’empêchait de me plonger dans l’écriture.
Et me voilà arrivée quasiment sur la fin de
cette écriture, sans avoir réellement développé ces sujets en profondeur.
Et pour cause : ce n’est pas mon rôle.
Il existe pléthore de supports, de ressources, qui abordent ces sujets bien
mieux que moi.
Mon job est simplement de vous partager mon
parcours, celui qui m’a menée peu à peu à ouvrir les yeux.
Un parcours que nous pouvons tous emprunter.
Je vous parlais dans le chapitre précédent du
chemin du deuil.
Je ne vous développerai pas les étapes, bon nombre de supports vous apporteront
bien mieux que moi le cheminement.
En revanche, je vous propose une autre manière de voir le déroulement, en
prenant un autre point de vue.
Celui de la réaction au changement.
Au départ est une situation initiale.
Prenons un exemple.
(L’exemple idéal ne venant pas, je vais reposer mon esprit pour lui laisser l’opportunité de m’apporter celui qui saura le mieux vous parler)
14H41
Je suis de retour au café.
Avec mon exemple, qui était déjà là, mais qui avait besoin de cette pause pour émerger.
Je ne suis pas une femme très axée bijoux.
Les seules coquetteries joaillières que je peux avoir sont pendues à mes
oreilles : j’aime beaucoup les boucles d’oreilles.
Avant, je dirais même avant 2022, j’avais une grande collection de boucles.
J’alternais selon mon planning de ma journée, ma tenue, mon envie…
Je crois même qu’on pouvait deviner mon état d’esprit selon ce que j’avais d’accroché
à mes oreilles.
Puis insidieusement, j’ai commencé à ne plus
varier.
Sans m’en rendre compte, je plaçais de plus en plus uniquement des créoles à
mes oreilles.
Puis chaque jour.
Je ne prenais plus le temps de choisir, d’assortir, de réfléchir.
Alors je les aime beaucoup mes créoles, en or rose.
Mais elles m’accompagnaient chaque jour sans que je ne les conscientise.
Que je sois en robe, en jogging.
Que je sois sur scène ou en forêt.
Que je sois au café ou à cheval.
Il y a quelques mois, j’en ai perdu une en
promenant Pumpy.
Sentiment de panique : il me manquait quelque chose.
Encore une fois, je n’ai pas réfléchi, j’ai profité d’un séjour dans la même
bijouterie où j’avais acheté ma précédente paire pour reprendre exactement la
même.
Impossible d’acheter une seule boucle, j’ai dû repayer deux boucles d’oreilles
alors que je n’en avais besoin que d’une.
J’ai dépensé de l’argent inutilement. Mais je ne le voyais pas encore, j’avais
besoin de mes créoles aux oreilles !
Le temps passe.
Il y a trois jours, je constate qu’une fois
encore, j’ai perdu une boucle.
Aucune idée du lieu de la perte.
Etrangement, cela ne me touche pas autant que
la première fois.
Je m’entends penser “c’est ainsi, c’est que je devais la perdre, de toute façon
je ne vais pas retourner le village entier pour la retrouver”.
Et je passe à autre chose.
Il y a deux jours, je promène Pumpy.
Mes yeux se baissent.
Et tombent sur ma créole.
Je fais
un aparté.
A côté de moi, un couple.
Deux personnes âgées.
Un homme et une femme.
Je les vois en difficulté avec un téléphone portable.
L’homme se tourne vers moi, et me demande comment rallumer son vieux téléphone.
La discussion s’engage.
L’homme est veuf depuis 10 ans, la femme est une amie qu’il a rencontrée il y a
7 ans à Cannes lors d’un voyage, elle a fait le trajet pour son anniversaire.
“Je sentais qu’il n’allait pas bien”, dit-elle.
L’homme poursuit “je suis vieux, je suis dépassé, je suis seul”.
Puis son regard se tourne vers la femme, il s’éclaire : “Il y a 7 ans, j’ai
rencontré cette personne, elle a rallumé une flamme qui était éteinte”, tout en
me montrant son cœur.
Le mien fond.
Le reste de la conversation nous appartient.
Ils viennent de partir.
Il a le sourire aux lèvres et son bras sur ses épaules à elle.
Jacques et Marie-Claude.
Merci.
Ma paire de créole est de nouveau complète.
Mais ma manière de les voir est différente.
Ce matin, avant de venir au café, mes créoles
sont à mes oreilles.
C’est sur le chemin que je constate qu’à nouveau, l’une d’entre elles s’est
fait la malle.
Je souris, je continue jusqu’au café.
Et me voilà à mon point de ce matin.
Que j’ai quitté à la recherche de mon exemple,
et de ma boucle d’oreille.
J’ai repris le même chemin, en regardant le sol cette fois-ci.
Je sens le suspense insoutenable : l’ai-je
retrouvée encore une fois ?
Et bien non.
Et c’est ce qu’il fallait.
Il fallait que je perde une première fois ma
boucle pour sentir la panique.
Il fallait que j’en rachète une sans m’interroger sur le besoin réel.
Il fallait que je la perde à nouveau pour constater que cette perte ne me
touchait plus.
Il fallait que je lâche prise sur sa disparition pour que je la retrouve.
Il fallait que je la retrouve pour la considérer d’un autre œil.
Il fallait que je la perde une troisième fois pour savoir m’inviter à la
rechercher différemment.
Il fallait que je ne la retrouve pas pour qu’elle devienne mon exemple pour
illustrer le changement.
Il fallait que je ne puisse pas trouver mon exemple de suite pour m’obliger à
revenir au café cet après-midi.
Il fallait que je commence à écrire pour que je puisse rencontrer Jacques et
Marie-Claude.
Il fallait que je ressente les frissons à l’évocation de cette flamme rallumée
par Jacques pour illustrer combien les rencontres sont indispensables à la vie,
à tout âge.
La perte ou le gain. Le verre à moitié vide ou à moitié plein.
J’ai perdu une créole, un objet matériel.
J’ai gagné un instant de grâce, des mots dans mon livre, des sourires de deux personnes âgées amoureuses, et l’envie d’acheter de nouvelles boucles d’oreilles.
Qui ne seront pas des créoles.
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